• L'espoir fait vivre - Najea

     

    « Il y a de mauvaises nouvelles. »

     

    Tout a commencé comme ça.

     

    Samedi 14 novembre 2015, dix heures du matin.

     

    Les cheveux en bataille, ses taches de rousseur plus voyantes que jamais, son teint matinal de fantôme qu'on aurait sorti de son sommeil éternel, elle est sur le pas de la porte du bureau de ses parents.

     

    Son frère, dos à elle, penché sur ses cahiers.

     

    Sa mère, sur un coussin, faisant une recherche sur sa tablette.

     

    Son père, assis au bureau, en train de corriger ses copies.

     

    Il se retourne.

     

    Sa mère lève les yeux vers elle.

     

    « Il y a de mauvaises nouvelles. »

     

    Leurs mines sont soucieuses. Elle les regarde, inquiète. Ils ont la même expression que le 7 janvier lorsque... Ils ne la laissent pas à ses réflexions.

     

    « Des attentats, à Paris, hier soir. Au Stade de France, au Bataclan, une salle de spectacle, et dans des cafés. Plus de cent morts et pas loin de deux cents blessés. Ils n'ont pas encore été revendiqué mais tout le monde pense aux djihadistes. Il y avait sept kamikazes. »

     

    Sa vue se brouille, ils continuent de parler mais elle n'entend plus qu'un bourdonnement sourd.

     

    Elle se mord les lèvres. Elle dit quelques mots, elle ne sait même pas lesquels.

     

    Puis elle descend, se sert un verre de jus d'orange, une part de brioche et commence à manger machinalement.

     

    Choquée.

     

    Elle remonte dans sa chambre.

     

    Merde, bordel, pourquoi, pourquoi, Charlie Hebdo ça leur avait pas suffi, pourquoi, oh si seulement, si seulement, si seulement ça n'était qu'un mauvais rêve, je veux oublier, oui, tout oublier, dix mois, dix mois d'écart, seulement, pourquoi, merde, je pleure, merde, merde, merde...

     

    Et les larmes qui coulent.

     

    Elle s'assoit à son bureau.

     

    Appuie sur le bouton « on » de son ordinateur.

     

    Attend.

     

    Tape son mot de passe.

     

    Clique sur Mozilla Firefox.

     

    La page d'accueil de Google s'affiche sur l'écran.

     

    Avec un ruban noir sous la barre de recherche.

     

    Dans ses marques pages, elle clique sur sa boîte mail.

     

    Pas de nouveau message. Elle s'en fout.

     

    Elle écrit quelques mots à sa meilleure amie.

     

    Besoin irrépressible de lui parler.

     

    « Noémie.

     

    Tu

     

    as

     

    entendu ?

     

    Tu

     

    as

     

    vu ?

     

    13 novembre.

     

    Merde, pourquoi ? »

     

    Et elle clique sur « Envoyer ».

     

    Puis elle ouvre un nouvel onglet.

     

    Tape « actu Paris »

     

    Et se saoule.

     

    Oui, se saoule.

     

    Elle se saoule d'articles de presse.

     

    Elle se saoule de France Inter.

     

    Elle a besoin de

     

    savoir.

     

    De

     

    comprendre.

     

    Elle voit les horreurs défiler.

     

    Chaque mot comme un poignard qui s'enfonce toujours plus profond dans son cœur.

     

    « Cent-vingt-huit morts »

     

    « Trois-cent-cinquante blessés »

     

    « état d'urgence »

     

    « kamikazes »

     

    Et cette phrase.

     

    La phrase qui résume tout.

     

    La phrase qui termine de l'achever.

     

    « Samedi 14 novembre, la France se réveille en sang. »

     

     

     

     

     

    « La guerre »

     

    Comment deux mots peuvent-ils faire autant de mal ?

     

    « La guerre »

     

    Elle ne sait plus quand elle les a lu la première fois.

     

    Samedi après-midi, peut-être.

     

    « La guerre »

     

    Ca veut dire quoi la guerre ?

     

    Elle ne comprend pas.

     

    Elle ne veut pas comprendre.

     

    Pour elle, la guerre, c'est ce qu'elle a apprit à l'école.

     

    Ce qu'elle a lu dans les livres.

     

    Hitler, le génocide des juifs.

     

    Les croisades.

     

    La guerre de cent ans.

     

    14-18.

     

    La guerre d'Algérie.

     

    Et les autres.

     

    Toutes les autres...

     

    Pour elle, la guerre, c'est lointain, abstrait, c'est les horreurs qu'elle a lu et qui la hantent, parfois.

     

    C'est le récit de l'adolescence de sa grand-mère, deux de ses frères morts là bas.

     

    Elle s'incarne dans les rides, dans le papier jauni des lettres.

     

    Mais ce n'est surtout pas 2015, les réseaux sociaux, l'ère du mondialisme.

     

    Elle saisit son oreiller.

     

    Le pose sur son lit.

     

    Et frappe.

     

    Le frappe, de cet acte aussi insensé que les attentats, que la guerre.

     

    Pendant longtemps.

     

    Et ses coups s'accompagnent de larmes.

     

    Qui perlent, roulent.

     

    Des larmes silencieuses qui se transforment en gros sanglots.

     

    Et quand, enfin, elle se calme, elle retourne sur son ordinateur.

     

    Youtube.

     

    La lettre à Elise.

     

    Elle l'écoute en boucle, les yeux dans le vague.

     

    Puis se remet à lire les articles, des dizaines et des dizaines d'articles, des points de vue tous différents qui défilent sous ses yeux.

     

     

     

    Le soir, sa famille doit aller chez des amis.

     

    Elle n'a pas envie.

     

    Pas envie de parler, de rire, pas envie de voir des gens.

     

    Mais bien obligée.

     

    Elle s'y rend à contre-cœur.

     

    Ils en discutent un peu.

     

    Partagent les dernières nouvelles, appréhendent les jours, les mois à venir, se racontent comment ils l'ont appris.

     

    Puis la conversation s'éloigne peu à peu du sujet pour des choses plus légères, les « crises d'ados » des deux plus grands, elle et le fils des amis, ah, Gad Elmaleh, quand même, il était plus drôle avant d'être célèbre, les réformes des collèges...

     

    Elle s'endort sur le canapé, comme à son habitude. Se réveille juste pour retourner dans son lit.

     

    Et le lendemain.

     

    La réalité qui de nouveau la frappe.

     

    Quelques larmes, encore, puis un poème, pas le meilleur qu'elle ait écrit mais ça la démangeait, et puis la radio, allumée en permanence, les médias...

     

     

     

    Le dimanche se passe dans une sorte de brouillard.

     

    Elle n'en garde pas de souvenirs précis si ce n'est les dizaines d'articles qui défilent sous ses yeux et la boule qui lui tord le ventre.

     

    Elle ne veut pas aller au collège, demain.

     

    Elle ne veut pas affronter la douleur des autres.

     

    La sienne pèse déjà trop lourd sur son cœur.

     

    Cette nuit là, elle dort mal.

     

    Ne ferme pas les yeux avant minuit.

     

    Au matin, son réveil sonne, la faisant émerger d'une nuit trop courte à son goût.

     

    Elle se prépare, mécaniquement.

     

    Comme tout les lundis matins, elle est seule.

     

    La seule chanceuse à commencer à dix heures.

     

    Et comme tous les lundis matins, elle est en avance.

     

    A neuf heures, elle est déjà prête, dents brossées, habillée en noir, sauf son tee-shirt bleu clair - d'une part parce qu'elle n'avait rien de noir en haut et ensuite, pour l'espoir -, table du petit déjeuner rangée, devoirs révisés.

     

    Elle allume la radio.

     

    Elle a l'habitude de le faire, pour meubler le silence.

     

    Et c'est le ballet de la douleur qui revient.

     

    Encore.

     

    Toujours.

     

    Elle l'écoute pendant vingt minutes.

     

    Puis, d'un geste rageur, l'éteint.

     

    Elle prend son sac de cours, bourré à craquer, ainsi que ses clefs et sort de la maison.

     

    Elle part pour le collège.

     

    Dehors, il bruine.

     

    Elle est en avance.

     

    Peu importe, elle se met à marcher, le visage tourné vers le ciel.

     

    Elle aime la bruine.

     

    Les fines gouttelettes lui picotent la peau.

     

    Elle marche d'un bon pas, même si elle a le temps.

     

    En à peine vingt-cinq minutes, elle est arrivée.

     

    Un nouveau record, peut-être.

     

    Normalement, elle en met trente-cinq.

     

    Il y a déjà du monde, devant les grilles.

     

    Des élèves de sa classe, pour la plupart.

     

    Elle se dirige vers un groupe de filles.

     

    Le ton monte, là bas.

     

    Pas de dispute, d'opinions divergents, non, seulement une rage qui ne peut pas être contenue.

     

    Elle l'écoute. Ecoute ses amis, ses copains, parler, parler, hurler leur rage, leur indignation.

     

    Elle ne dit rien. Pas bavarde, comme à son habitude.

     

    Sa rage, elle l'a hurlé dans les ruelles désertes de sa petite ville, sur ses feuilles à carreaux, sur ses recherches frénétiques.

     

    La cloche sonne. Un surveillant ouvre la grille.
    Ils entrent dans la cour, discutent encore quelques minutes avant la deuxième sonnerie annonçant la fin de la récréation.

     

    Ils gagnent dans l'habituel chaos des couloirs, la salle de Sciences de la Vie et de la Terre.

     

    Un contrôle les attend.

     

    L'heure passent, les minutes égrenant questions de leçon et schémas fonctionnels.

     

    Au cours d'après, français.

     

    Puis vient la minute de silence.

     

    La sirène de la mairie retentit.

     

    Chacun se fige.

     

    Cette sirène forte, grave, solennelle, endeuillée.

     

    Une minute.

     

    Brève.

     

    Éternelle.

     

    Quand elle meure, les élèves relèvent la tête.

     

    Se regardent, regarde leur professeur.

     

    Personne n'ose prendre la parole.

     

    Personne ne prend la parole.

     

    Comme si ce silence était impossible à briser.

     

    Puis, la sonnerie de fin de cours retentit à son tour.

     

    Les conversations reprennent.

     

    Ils sortent de leur classe, descendent, rangent leur sacs dans leurs casiers dans l'habituel chambardement.

     

    Le repas est agité.

     

    Tout le monde est sur les nerfs.

     

    Puis vient le cours d'histoire-géographie.

     

    Le cours qu'elle redoute.

     

    Le prof l'a préparé entièrement sur le terrorisme.

     

    Elle en ressort choquée.

     

    Choquée par la violence dont a fait preuve son professeur.

     

    Il n'a pas été particulièrement cru, non. Il leur a expliqué tout ce qu'ils ne savaient pas, sur le développement du terrorisme, sur les conneries qu'avaient dites certains, sur la revendication de Daech.

     

    Elle est encore plus troublée qu'auparavant.

     

    L'acrosport se déroule dans un brouillard de cris, d'énervement, d'épuisement.

     

    Elle rentre chez elle sous une pluie battante. Il est cinq heures, la nuit tombe.

     

    Puis elle lit.

     

    Les livres... son moyen de s'évader.

     

    Le lendemain, la journée commence mal.

     

    Ils sont en train de faire un raid à Saint Denis.

     

    D'office, ça lui colle un mal de crâne.

     

    Elle en a marre des actions militaires, de la politique...

     

    La journée se déroule dans la même brume que la veille.

     

    Elle commence à se demander si il finira un jour, ce cauchemar...

     

    Un cauchemar...

     

    Elle voudrait le croire, elle voudrait encore penser qu'elle se réveillerai bientôt mais au fond d'elle...

     

     

     

    Les heures passent, les unes après les autres.

     

    S'égrennent.

     

    Lentement.

     

    Vient la fin des cours.

     

    Eternelle routine.

     

    Peu avant dix-neuf heures, elle part pour son cours de danse.

     

    Un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle va pouvoir danser.

     

    Et effectivement, elle danse.

     

    Mieux que jamais peut-être.

     

    Et sa danse, ces mouvements répétés mille fois, font renaître une sensation qui lui a cruellement manqué.

     

    Espoir.

     

    Espoir qu'un jour.

     

    Peut-être.

     

    Et ce peut-être réveille tous les possibles.

     

    « Les amoureux *most original titre ever* - NicoFlammes enfantines - Enfant des mers »

  • Commentaires

    1
    Lundi 23 Novembre 2015 à 14:12

    Je peux corriger les fautes d'orthographe ? Siteuplé...

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 15:26

        Bien sûr!

    2
    Lundi 23 Novembre 2015 à 15:49

    Oué !

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 15:58

        T'es en cours?

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 16:39

        SVT, mais j'ai plus rien à faire.

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 16:40

        ^^ D'accord. Et t'as quoi après?

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 17:07

        Là maintenant tout de suite ? Anglais.

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 17:12

        Ah, d'accord... Et moi mal de crane. Toute la journée. Et somnolence. Mon emploi du temps et passionnant.

    3
    Lundi 23 Novembre 2015 à 19:53

    Voiiilà ! Un petit point rajouté, une espace de ci, de là, quelques fautes corrigées et le tour est joué !

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 20:30

        Merci! Et sinon, globalement, t'en as pensé quoi?

      • Lundi 23 Novembre 2015 à 21:14

        Pas mal... Si c'est autobiographique, je comprends ce que tu as vécu. Vraiment.

        Si on sort un recueil et que ce texte est dedans, il faudra le sortir un 13 novembre et placer ton texte en première posiion. Je propose comme titre "L'espoir fait vivre".

      • Mardi 24 Novembre 2015 à 16:10

        Pourquoi tu as pensé exactement au même titre que moi?!

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