• Je poste le texte d'Etincelle... (désolée, je n'ai pas eu le temps de le lire)

     

     

    Le Fort en Lettre

     

    Image 1

     

     

     

    Shilin et Gurdong

     

     

     

    Il faisait froid cette nuit-là. Il pleuvait des cordes, de véritables trombes d'eau qui tombaient du ciel comme par enchantement. On eut dit que le ciel en charpie déversait un flot infini. Mais en vérité je ne m'en souciais pas. Je ne ressentais ni le vent violent qui s'acharnait sur mon corps, ni le martèlement incessant de la pluie. Le froid ne m’atteignait pas ; au contraire, j'avais l'impression que mon corps tout entier, enflammé, se consumait, mon sang me brûlait, ma haine me détruisait de l'intérieur. Jamais je n'avais autant été en colère, jamais je n'avais si intensément souhaité la mort d'êtres humains.

     

    La mort ! C'était tout ce qu'ils méritaient !

     

    La souffrance, la fin, le vide ! Rien d'autre !

     

    Je tombai à genoux. Une longue estafilade sanglante me barrait le flanc. Je ne la sentais pas. Oui, moi aussi, j'aurais voulu être englouti par l'orage et le feu.

     

    Le poing tendu vers le ciel, serré si fort que mes ongles m'entaillaient la paume, je poussai un hurlement de douleur.

     

     

     

    Le lendemain, avec les premiers rayons du soleil, ma douleur se réveilla. Ma plaie me faisait souffrir, comme si elle venait juste d'apparaître. Cependant, elle m'affectait beaucoup moins que mes souvenirs. Je revis la nuit, paisible, comme en flash ; j'entendis les sabots sur le sol, j’aperçus la bande de pillards armés entrer dans les maisons voisines, tuer les habitants. Dans des séquences courtes comme des photographies, je les revis voler les richesses et mettre le feu à toutes les constructions. En un éclair, je revis mon père se tourner vers moi, crier : « Sors par derrière, Ewan ! ». J'entendis les hurlements de mes sœurs, le bruit de la pluie impuissante face à l'incendie, je me revis courir, tomber, crier, errer, et m'effondrer.

     

    La tête entre les mains, je me mis à pleurer. Pourquoi les avais-je abandonnés ? Pourquoi étais-je vivant et pas eux ? Un cri de rage et de douleur m'échappa.

     

    -Ça va ? Tu as faim ? En même temps, c’est vrai que tu n'as rien mangé depuis un moment, et ça creuse les voyages… 

     

    Éberlué, je regardai autour de moi. À quelques centimètres de mon visage se tenait un cochon, très clame, l’œil compatissant. Paniqué, je tentai de reculer, mais mon dos se cogna contre un arbre. L'animal, lui, restait serein.

     

    -Arrête de le fixer comme ça, c'est malpoli, déclara une voix grave et posée.

     

    Je sursautai. Un chat se tenait à mes côtés, l'air ironique. Gêné, le cochon recula et s'excusa de sa voix pointue et craintive :

     

    -Oh, pardon ! Ça va ? Le voyage ne t'a pas dérangé ?

     

    J’observai mieux les alentours, sans répondre. Je ne reconnaissais rien ! Où m'avaient-ils emmenés ? Paniqué, je m'exclamai :

     

    -Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Que m'avez-vous fait ? N'approchez pas !

     

    Le cri était sorti tout seul de ma bouche. Le cochon avait tendu son groin visqueux vers mon visage, et cela faisait trop. Je sautai sur mes pieds. Ma famille, mon village, et maintenant ma raison ! Pourquoi le sort s'acharnait-il ainsi sur moi ? Oui, je devais halluciner, ce n'était pas possible que ce soit la vérité ! Soudain je n'eus plus qu'un souhait : partir loin d'ici, et mourir.

     

    Mais le chat bondit souplement et me barra la route. Son œil brillait. Il était sauvage, indomptable, enflammé, pourtant ce fut d'une voix calme qu'il s'adressa à moi.

     

    -Je m'appelle Shilin et voici mon compagnon Gurdong. Nous sommes tes… amis. Nous t'avons trouvé mal en point et ramené ici pour t'aider. Maintenant, assieds-toi. Tu peux t'enfuir, mais sache que cela ne te servirait en rien. Tu ne connais pas ces terres. Tu ferais mieux de rester avec nous.

     

    Cela dit, il retourna aux côtés de Gurdong, sans me quitter des yeux. Sonné, je lui obéis. Que pouvais-je faire d'autre ?

     

    -Quel est ton nom ?, me demanda Shilin.

     

    -Ewan.

     

    Je n'aurais de toute façon rien pu articuler d'autre. Une image se présenta à mon esprit, celle de mon corps avachi sur Gurdong. Cela avait bien dû se passer comme ça… Mais même si c'était cocasse, je n'avais pas envie de rire.

     

    -Les animaux ne parlent pas.

     

    Cette phrase m'avait échappé sans que je m'en rende compte.

     

    -Eh bien, ne nous considère pas comme des animaux, conseilla aimablement Gurdong.

     

    -D'où venez-vous ?

     

    -De très loin d'ici, répliqua Shilin.

     

    -Ce n'est pas très précis.

     

    -C'est la vérité.

     

    -D'accord, mais…

     

    -As-tu faim ?, m'interrompit Gurdong.

     

    -Oui.

     

    Il me donna alors un repas excellent qui m'ôta toute question. Pendant les jours qui suivirent, je ne tentai pas de reparler du passé. À vrai dire, je me plaisais avec les deux animaux. J'aimais discuter avec Shilin, Gurdong me faisait rire, je mangeais bien. Je crois que c'était Shilin qui ramenait la nourriture. Cependant, un soir que je dévorais une brochette de viande tendre grillée sur le feu, Gurdong s'approcha de moi. Je le considérais comme un ami, et le dégoût que j'avais éprouvé pour lui n'était plus qu'un mauvais souvenir.

     

    Mais le cochon resta un moment immobile. Il avait les yeux bleutés, le regard rêveur.

     

    -Tu dois partir.

     

    Sa voix était profonde, grave, et des milliers d'échos semblaient répercuter ses paroles partout.

     

    -Pourquoi ?, soufflai-je le cœur soudain plein de mélancolie.

     

    -Tu dois partir.

     

    Cette voix qui semblait vieille, aussi âgée que le monde, et qui venait de partout et nulle part… Elle me donnait des frissons. Pourtant je n'avais pas peur. Oui, je devais partir. Ce n'était que trop clair. Je n'avais pas ma place ici, je devais m'en aller. La tristesse laissa place à une sérénité claire et simple.

     

    Sans un mot, je montai sur le dos de Gurdong. Shilin, les yeux opaques et légèrement bleus lui aussi se plaça à nos côtés. Le feu s'éteignit d'un coup. Il ne restait plus que les cendres…

     

    Soudain, Gurdong prit son élan et partit au galop. Le paysage devint flou, le cochon courait à une vitesse hallucinante, mais sans jamais menacer mon équilibre. Shilin courait lui aussi, et ils allaient si vite ! Nous traversâmes des champs, des forêts, des rivières. Cela ne dura qu'un instant, un instant où j’eus la sensation d'apercevoir le monde dans sa totalité. Puis les animaux s'arrêtèrent à l'endroit où j'étais tombé. Il y avait encore la marque dans l'herbe… Je descendis. J'avais l'impression de sortir d'un rêve. Shilin s'avança.

     

    -Ewan, nous devons te quitter. Mais avant, nous voulons t'expliquer pourquoi nous t'avons sauvé. Il fallait que tu comprennes que l'espoir fait vivre… Sans espoir, l'existence ne sert à rien.

     

    -N'oublie pas, Ewan…, ajouta Gurdong en me fixant gravement.

     

    Je les regardai, comme démuni, j'essayais de graver le souvenir de leurs traits dans ma mémoire, de leurs voix…

     

    Puis ils se mirent à courir. Presque aussitôt ils devinrent flous et disparurent complètement dans la nuit.

     

     

     

    J'ai rebâti le village, aimé et épousé une femme, fondé une merveilleuse famille. De nombreux amis m'ont aidé sur mon chemin. Chaque rencontre m'a appris, et m'a aidé à me construire une personnalité. Je n'ai jamais revu Gurdong et Shilin.

     

    Cependant, un soir, alors que j'étais très vieux et que ma fin était imminente, j'entendis distinctement deux voix dans la pièce voisine. Je reconnus instantanément mes visiteurs. Deux hommes d'âge mûr entrèrent, souriant et observant tout ce que j'avais construit avec approbation. Ils étaient humains, mais leurs yeux et certains traits de leur visage n'avaient pas changé.

     

    -Gurdong… Shilin. Je vais mourir.

     

    Alors Shilin me sourit.

     

    -Tu nous as écouté, Ewan. Tu as bâti de belles choses, mais plus que cela tu as bâti ta vie. Viens, maintenant. À ton tour de te reposer.

     

    Je ne sais pas comment, je me levai et nous nous mîmes à courir dans un champ. Je le reconnus comme un vieil ami ; c'était celui dans lequel je les avais rencontrés, celui qui avait changé ma vie. J'avais l'impression de m'envoler. Nous avons éteint les étoiles, et au-delà.

     

    Maintenant, écoutez-moi. Votre vie vous appartient.

     

    Mais sans espoir, l'existence ne mène à rien.

     

    Ne l'oubliez jamais.

     

     

     

    Ewan

     


    12 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique